Obey : Shepard Fairey dans l’atelier du Géant

Shepard Fairey dans son atelier

L’exposition de Shepard Fairey Obey to Music organisée par le festival Art Rock en 2016 à Saint-Brieuc a rassemblé plus de 200 sérigraphies ! Derrière le masque du militant, l’artiste est resté un gamin fan de rap, de hiphop, du rock au punk. Ce qui fascine le plus, quand l’artiste rend ici hommage à la musique. c’est sa capacité de produire autant d’affiches, toutes imprimées dans les ateliers d’Obey. Et si nous entrions dans la « petite » fabrique du géant ?

 

Aujourd’hui il est presque Impossible d’échapper à l’œuvre de Shepard Fairey et Obey. L’artiste américain designer graphique – illustrateur est devenu célèbre depuis ses célèbres pochoirs “André the giant has a posse”, son portrait pour Obama en 2008, ses fresques immenses et plus récemment son énorme globe de plus de deux tonnes Earth Crisis suspendue au cœur de la Tour Eiffel en 2015. Pourtant à 46 ans, le street-artiste qui manie si bien la symbolique punk rock, la culture populaire, la publicité et la propagande politique, est toujours un adepte du skateboard et du pochoir ! Entre ses œuvres originales vendues à prix d’or (jusqu’à 40000 euros) et ses reproductions en sérigraphie, ses tee-shirts (Obey clothing), son engagement sur l’environnement et la société, on pourrait s’attendre à ce que Obey ne soit plus qu’une marque, une usine à produits dérivés, consensuelle et commerciale. Pourtant il reste le maitre incontesté d’un style, d’une production de sérigraphies vendues à des prix très abordables (entre 35 et 80 $ pour la plupart).

 

Shepard Fairey a installé le petit monde d’Obey Giant dans le quartier d’Echo Park à Los Angeles. Dans cet étrange bâtiment en brique de 2 étages au 1331 W. Sunset Blvd, on trouve les jolis bureaux du Studio Number One : l’agence de publicité qu’il dirige depuis 2003 avec son épouse Amanda. Le studio applique une philosophie créative et promotionnelle où, selon eux, l’art et l’entreprise se croisent (!) Parmi ses clients on trouve les plus grandes marques : Coca Cola, DC Shoes, EA Sport, Google, HBO, Levi’s, MTV Films, Nike, Pepsi, Rolling Stone magazine, Sony Japan, Virgin, Universal pictures, etc. Décidément, Shepard aime la contradiction puisque le slogan “Obey” était utilisé pour se moquer de l’esclavage de la publicité et de l’affichage !

Obey Number TwoObey Studio Number One

Si Andy Wharol avait sa Factory, Shepard Fairey lui a son “garage”. Après l’entrée de sa galerie Subliminal Projects, on découvre enfin l’atelier de création Obey Giant. Plus précisément Le Deuce (initialement nommé Studio Number Two) est l’atelier où sont imprimés toutes ses sérigraphies, stickers, collages et pochoirs. “Lorsque vous franchissez la porte, vous entendez d’abord le fracas sonore du punk rock, métal ou hip hop qui sort du bureau de Shepard toute la journée.” (Britt Harrison). L’atelier se trouve juste à coté.

Shepard Fairey film
Obey studio

Si vous vous imaginez que Le Deuce est un endroit magnifique avec une décoration soignée, un mobilier design où tout est bien rangé, et bien vous allez être déçu ! Shepard l’avoue lui-même : “Je rêvais d’un studio d’art et d’un atelier d’impression avec une rampe de skate board et qui fonctionnerait comme la Factory de Warhol”, À la fin des années 90, cela n’a pas fonctionné de cette façon, même s’il travaillait pour des groupes célèbres comme Six Finger, Satellite ou Sonic Youth. Il s’est retrouvé très vite endetté car tout l’argent finançait son street-art et sa ligne de t-shirt.

 

Aujourd’hui Le Deuce est un hangar qui abrite une vaste collection de bombes de peintures aérosol, des pochoirs, une machine de découpe laser, des tables de sérigraphie et une montagne de livres anciens et d’articles de journaux utilisés pour les collages. Il y fait parfois si froid qu’il faut réchauffer les bombes aérosols avant de les utiliser ! “Je collectionne beaucoup les anciens journaux comportant de grandes illustrations et des typographies qui peuvent se retrouver dans mon travail. J’aime l’idée que notre production vienne de toute cette accumulation de médias”. Pour créer Shepard aime aussi que les choses soient par terre, en vrac, des bouts de sérigraphies posés, des projets à peine terminés stockés sur les étagères, des centaines de pochoirs prêt à l’emploi dans un interminable capharnaüm.
Le lieu rend le personnage plus accessible, plus spontané qu’il ne laisse paraître dans les interviews. Loin de son idéologie de propagande subversive, accroupi dans l’atelier, Shepard continue laborieusement à bomber les pochoirs de motifs qui donneront la dernière touche manuelle à des tirages en sérigraphie. Utilisant des supports de métal ou de bois peints à la main, lui et son équipe impriment couleur par couleur des sérigraphies parfois très complexes avec des moyens plutôt rudimentaires, c’est surprenant.

Shepard Fairey utilisation des pochoirs
Atelier Obey
Atelier Obey

“Toutes les techniques que j’utilise dans mon travail artistique sont des choses qu’un gamin de 17 ans peut comprendre”. Impossible aujourd’hui d’imaginer le graphisme d’Obey sans l’utilisation de la sérigraphie. Ses plus grandes influences artistiques ne sont pas des peintures, mais des supports imprimés comme les pochettes de disque, les graphismes des skateboard, les flyers, les inscriptions sur les tee-shirt. À l’université, il a commencé pour la première fois à utiliser la sérigraphie pour mélanger illustrations, photographies, collages et conceptions graphiques. ” Mon style a commencé à évoluer quand j’ai essayé de faire des images qui soient parfaitement adaptées à la production en sérigraphie.”
Depuis ses premiers collages dans la rue (les fameux stickers de catcheur Obey giant), Shepard utilise une palette de couleur très limitée : noir, blanc crème, rouge et bleu. Le tout provenant de la marque de peinture Montana. Au début l’utilisation du rouge et du noir était même une astuce qui permettait d’imprimer des affiches le moins cher possible. Il a aussi réalisé des tirages dans une taille et une palette de couleurs cohérente afin de pouvoir les associer pour réaliser de grandes installations de plein air, c’était malin. Si Shepard a toujours utilisé l’ordinateur pour finaliser le graphisme, ce qu’il préfère c’est expérimenter, coller chirurgicalement de petites bandes de masquage, avant de bomber les pochoirs pour donner du relief à ses œuvres. “Aujourd’hui il est très facile de créer des images numériques, mais l’aspect tactile de l’objet est une expérience viscérale. Chaque pièce a beaucoup d’énergie, et raconte une histoire unique.”

Obey atelier
Obey atelier sérigraphie

 

Depuis 1996, Shepard Fairey et l’équipe d’Obey ont créé et imprimé 670 œuvres originales en sérigraphie pour Obey Giant soit plus de 100 000 affiches vendues en comptant les nombreuses variantes de couleur ainsi qu’une dizaine de tirages en presse typo imprimés par l’atelier Aardvark Letterpress. Son affection particulière pour la teinte blanc crème est telle que ses affiches au format 18 x 24″‘ (45 x 60 cm) sont presque toutes imprimées sur le même papier recyclé : le French paper Speckletone cream. Le rythme de création est phénoménal ! Depuis 2001 plus de quarante modèles de sérigraphies sont ainsi produits chaque année. Si les affiches des Black Keys ou celle du All Tomorrow’s Parties independent music festival furent éditée à 550 et 600 ex. le tirage dépasse rarement 100 exemplaires. Pourtant on trouve des raretés comme le 20 Year Retro Series Set imprimé à 75 exemplaires en 2009 et vendu au prix de 2 000 $.

Obey atelier
Obey sérigraphie dans l'atelier
Shepard Fairey Obey atelier

De la rue à l’hyper luxe, le style de Shepard Fairey ne cesse de captiver. Accusé maintes fois de plagiat (et à raison), l’œuvre de Obey questionne quand il parodie ou s’approprie de vieilles publicités, des affiches de propagande de l’armée rouge, chinoises, américaines et plus particulièrement celles de Rodchenko. (lisez cet article et celui-ci pour faire votre propre opinion). Sa collaboration avec Cognac Hennesy en 2014 pose également la question de son indépendance par rapport aux marques.

C’est la face sombre du géant, derrière cette production massive et parfois (hélas) imprimées en offset, se cache une disparité de style et une qualité graphique variable même quand elle est élaborée par la quinzaine d’employés qui constituent le staff créatif et technique d’Obey. Cependant, Shepard Fairey garde l’œil sur chaque création, il a toujours été le premier à admettre qu’il n’aurait pu être aussi reconnu sans l’aide de ses amis (devenus aujourd’hui ses collaborateurs) et surtout Nicholas Bowers, artiste et graphiste, le bras droit de Shepard Fairey depuis 10 ans.

 

L’esthétisme d’Obey a inventé, depuis 20 ans, un radicalisme chic et un design “révolutionnaire” qui ne laissent aucun doute sur le talent de l’artiste. Depuis ses affiches de catcheur « hypnotiques » en 1998 qui interpelaient le passant d’un slogan unique : « OBEY », il a appris à déjouer la suprématie des marques, il lui a suffit de coller la sienne à la place…

Natural Springs par Shepard Fairey sérigraphie

Natural Springs par Shepard Fairey (2015).18 x 24 pouces. Sérigraphie sur papier cream speckle tone. Édition de 450 ex.

 

“Certains disent que l’impression sera anéantie par les médias numériques. Je pense que vous ne pourrez jamais remplacer la provocation, l’expérience tactile d’une affiche dans la rue par une peinture dans une galerie. Imprimer reste essentiel.” Shepard Fairey.

 


Découvrez toutes les afffiches de Shepard Fairey sur son site www.obeygiant.com
Photos courtesy of sleepboy / uggernut3 / Jon Furlong
Obey Giant Art / Source : www.arrestedmotion.com
Article et traductions par Stéphane Constant © 2016 Dezzig

 

 

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